Mon art s’interroge beaucoup sur la question de la préservation et de l’assainissement de l’environnement et sur la promotion ainsi que la pérennisation du patrimoine culturel africain. D’où la pratique du recyclage de plusieurs matières telles que le fer, l’aluminium, la matière végétale (toile de jute et papier) et le caoutchouc. Mais face aux dégâts causés par la mauvaise gestion des déchets urbains, j’ai décidé de développer une démarche de création autour de ces morceaux de caoutchouc qui polluent mon environnement et bouchent les conduits d’eau souterrains de ma ville.
Ces morceaux me semblaient familiers depuis le début de ma carrière et m’inspiraient déjà. Ainsi, en combinaison avec d’autres matières, ils sont utilisés pour la réalisation des sculptures, tapisseries, tableaux et installations.
Pourquoi ce choix ?
Le choix du caoutchouc comme matériau essentiel pour ce projet s’avère évident pour moi. D’une part, il contribue à résoudre des problèmes environnementaux conformément au 15e Objectif de Développement Durable (ODD) des Nations Unies. D’autre part, les motifs en relief qu’il porte évoquent pour moi les différentes marques identitaires rencontrées en Afrique. Enfin, la flexibilité et la malléabilité de cette matière, qui s’adapte facilement et se plie à tous les supports et concepts sur lesquels je travaille, constituent une dernière raison déterminante.
En effet, ces caoutchoucs que j’emploie sont des découpes de tongs utilisées pour boucher des jerricans d’essence en provenance du Nigéria. Ces découpes sont collectées au Bénin, dans les conduits d’eau souterrains et dans les rues.
Le trafic illicite des hydrocarbures constitue l’un des exemples les plus significatifs des échanges commerciaux entre le Nigéria et le Bénin. Il nous fait réaliser l’importance économique que revêtent ces matériaux dans ce commerce illicite, si évocateur des différentes luttes ayant opposé les acteurs du secteur aux dirigeants politiques des deux nations.
En référence à l’histoire de la surexploitation du caoutchouc et des ressources pétrolières en Afrique, ce type de bouchon en caoutchouc utilisé dans la vente d’essence de contrebande, que je récupère pour mes créations, émanant de la démarche du Cut and Paste, demeure pour moi le témoin oculaire et intemporel de la surexploitation des ressources du continent et de la souffrance du peuple africain. Il symbolise aussi l’identité coloniale des peuples abusivement exploités et colonisés.
Chaque morceau de caoutchouc collé sur la toile de jute pour réaliser une sculpture représente, pour moi, 50 litres d’essence de contrebande transportés durant le trafic, et, en même temps, l’âme d’un acteur de ce commerce mort lors d’un incendie au cours de ce trafic.
Principe de la démarche du Cut and Paste
Ces morceaux de caoutchouc, par centaines ou milliers, sont collés sur le support ou sur une toile de jute préalablement traitée selon un procédé qui m’est propre. J’identifie ce support à la peau du Xwéda (une ethnie du sud du Bénin) que je prends plaisir à "scarifier" dans mon art, à l’aide d’instruments tranchants utilisés sous l’impulsion de l’inspiration.
Les coups de marteau que j’assène marquent mon identité et la revendiquent haut et fort, à la mesure des décibels de leur bruit retentissant. Les morceaux de caoutchouc colorés sont découpés et collés selon des formes bien précises, en lieu et place de la peinture, pour dessiner des motifs de la culture Xwéda indispensables durant le processus de scarification.
Ces morceaux sont également collés dans des incisions sur le support. Dans ce cas, ils s’identifient pour moi au composé inséré dans la peau du Xwéda lors de le processus de scarification du visage.